
Rencontre d'une rivière
et d'un poète
Le poème fétiche des Vaudois
démontre que Gilles connaissait fort bien sa géographie
locale. C'est ainsi qu'il a pu, depuis un coin perdu de Bretagne
(voir la rubrique «Le poète»
de ce site), écrire, de mémoire, ce texte truffé
de notations d'une étonnante précision.
Evelyne Villard, épouse
de Gilles, nous a révélé la raison de l'exactitude
du souvenir de son mari quant à la nature et aux méandres
venogiens. Gilles a beaucoup arpenté les berges de cette
rivière en suivant un de ses amis pêcheur. Voilà
qui éclaire le fait que le moindre qualificatif choisi
a sa raison d'être. Eh oui, tout comme nous, Vaudois, ce
«fleuve» s'avère plus riche qu'il n'y paraît
au premier coup d'il. A condition bien sûr de faire
l'effort de le découvrir.
Voici donc un petit «tour du propriétaire»
destiné, en toute modestie, à mettre en lumière
quelques-unes des facettes auxquelles Gilles faisait allusion
dans ce texte enchanteur.
Le «tour du propriétaire»
Lorsqu'un «non-gillien» doublé
d'un «non-venogien» découvre cette ode fluviale,
grand est son choc ! A ses oreilles comme à ses yeux, consacrer
84 vers à une obscure rivière lui semble un tantinet
exagéré.
Plus dun Fribourgeois ou dun Neuchâtelois sécriera
: «Votre Gilles, il pousse un peu ! C'est quoi cette Venoge
?» Et la réaction risquera dêtre plus
vive encore si elle jaillit de la bouche d'un Français
Un certain Milieu du Monde
Parmi les précisions qui simposent,
la caractéristique hydro-géologique même de
la Venoge figure au premier plan :
«Elle est née au pied du Jura,
mais, en passant par La Sarraz,
elle a su, battant la campagne,
quun rien de plus, cré nom de sort !
elle était sur le versant nord !
grand départ pour les Allemagnes !»
Rares sont les rivières qui passent par
le milieu du monde ! Or, cest le cas de celle qui nous occupe,
ce qui change son destin. Et tant pis pour les Grecs qui imaginaient
le nombril du monde près de la «pierre dOmphalos»,
à Delphes. Eh oui, les voies découlement du
bassin du moulin Bornu à La Sarraz, n'avaient pas de grillage,
les truites pourraient choisir leur destination : vers le Rhin
et la mer du Nord ou vers le Rhône et la Méditerranée
!
Gare aux narquois : cest bien dans ce bassin dit «Le
Milieu du Monde» que se trouve la ligne du partage des eaux
entre le nord et le sud. Mais, avouons-le, ce milieu du monde
est uvre humaine. Au XVIe siècle, un seigneur local
eut lidée de détourner le cours du Nozon (petite
rivière qui, comme les autres dans la région, coule
en direction du lac de Neuchâtel et non dans le Léman).
Il entendait ainsi actionner son moulin situé près
de Pompaples, puis diriger leau vers le sud dans la Venoge.
Les villageois n'accueillirent pas de gaîté de cur
cette initiative. Aussi, creusèrent-ils un canal jusquau
moulin pour récupérer leur précieuse onde.
Un jugement donna raison au seigneur et aux paysans. Et depuis,
une partie du Nozon coule vers le nord et l'autre vers le sud
!
Ainsi, contrairement à «lOrbe, sa sur»,
qui file «tout droit sur Yverdon vers Olten», notre
Venoge échappe à la configuration naturelle des
lieux «pour se fondre amoureusement entre les bras du bleu
Léman»
Ce seul fait, romantique en diable, ne suffirait-il pas à
la placer au rang des fleuves mythiques ?
De leau qui coule à un joli niveau
D'autre part, Gilles, en six vers célèbres
(car quel vrai Vaudois ne les sait pas par cur ?) dépeint
les vertus de ce coin de pays :
«On a un bien joli canton :
des veaux, des vaches, des moutons,
du chamois, du brochet, du cygne ;
des lacs, des vergers, des forêts,
même un glacier, aux Diablerets ;
du tabac, du blé, de la vigne
»
Cette évocation omet pourtant le sel, élément
clé de la «sainte trinité» quil
forme avec le pain et le vin, privilège exclusif de ce
canton romand. Peut-être Gilles aurait-il inclus lor
blanc, si un bon Genevois inconnu certes, mais devenu fameux
par la grâce de La Venoge ne lavait interrompu
dun petit air narquois pour lui demander «où
sont vos fleuves, franchement ?» Dès lors, le poète
a dû se consacrer tout entier à répondre au
sombre moqueur. Et voilà quil en a oublié
le sel ! Tant pis ! Car, après tout, limage que Gilles
a tracée de la terre vaudoise est déjà assez
riche, variée, contrastée et enthousiasmante, pour
combler les plus orgueilleux ! (Voir à ce sujet son texte
remarquable «Le pain et le vin», écrit à
l'occasion du 150e anniversaire du Canton de Vaud, publié
dans «Le meilleur de Gilles», tome II, éditions
Publi-Libris à Lausanne.)
Non, mais !
Comme la plupart des Suisses, le Genevois
en question ne sait rien de la rivière en question. Ainsi,
le fait de qualifier «tout simplement»!
la Venoge de «fleuve» le conforte dans son sentiment
de supériorité. Le Vaudois nen perd pas ses
moyens pour autant. Et de répliquer, sûr
de lui :
«Un fleuve ? En tout cas, cest de leau
qui coule à un joli niveau.
Bien sûr, cest pas le fleuve Jaune
mais cest à nous, cest tout vaudois,
tandis que ces bons Genevois
nont quun tout petit bout du Rhône.
Cest comme : Il est à nous le Rhin !
ce chant dun peuple souverain,
cest tout faux ! car le Rhin déloge,
il file en France, aux Pays-Bas,
tandis quelle, elle reste là,
la Venoge !»
Voilà, cest dit. Le reste de cette uvre ne
sera quun vaste panégyrique, à la vaudoise,
tout en rondeur et en bonhomie. Pour les besoins de sa cause,
le narrateur ira jusquà appliquer lanthropomorphisme
à la rivière de son cur. Cest quil
sagit de clouer le bec à un insolent (et, du même
coup, à ces germanophones qui sapproprient
à tort ! le Rhin) !
Après cette estocade initiale, il
retrouve son souffle. A nouveau maître de son esprit contemplatif
dépicurien un brin fainéant, il décrit
:
«Faut un rude effort entre nous
pour la suivre de bout en bout ;
tout de suite on se décourage,
car, au lieu de prendre au plus court,
elle fait de puissants détours,
loin des pintes, loin des villages
»
Certes les 44 km du cours de la Venoge ne sont
pas de tout repos pour qui tente de la suivre
Semé
dembûches et de surprises (coins à moustiques,
gorges dangereuses, endiguements peu avenants, restes de chasses
deau, rejets industriels dégageant des effluves nauséabonds),
le trajet savère riche en surprises
Capricieuse comme une horloge ?
Lorsque Gilles souligne combien la
Venoge est imprévisible et nen fait quà
sa tête, nombre de lecteurs sinterrogent sur le sens
réel de cette notation. Pourtant, entre LIsle et
Saint-Sulpice où elle se jette dans le lac, La Venoge présente
bel et bien des caractéristiques très diverses :
«Elle se plaît à traînasser,
à se gonfler, à sélancer
capricieuse comme une horloge
elle offre même à ses badauds
des visions de Colorado !
la Venoge !»
Il faut savoir que des sources souterraines alimentent en permanence
la Venoge. De plus, par intermittence, elle déboule aussi
dun «Chemin vert» situé plus haut, en
pleine forêt près de LIsle. Ce lieu est tantôt
lit asséché, tantôt rivière vive, sans
que lon ne puisse prédire le moment de sa transformation.
Voilà qui explique pourquoi Gilles qualifie de «capricieuse
comme une horloge» ce bien changeant cours deau.
Toujours, la mention de «visions de Colorado», dessine
un large sourire sur le visage des moqueurs venus dailleurs.
Cest donc quils ignorent tout de la Tigne de Conflens
! Là, les eaux de la Venoge se mêlent à celles
du Veyron dans une profonde gorge solitaire, impressionnante comme
la Vallée de la Mort, «en plus modeste, évidemment
!»
Ces parages présentent aussi les fameux
«replats pour le pique-nique» et autres grèves
de sable fin où daucuns ont surpris des naïades
batifolant en costume dAdam sorte de réminiscence
de paradis perdu !
Une ombre plane sur la Venoge
Il y aurait encore beaucoup à
dire sur ce poème fleuve. Mais accordons-lui des zones
de mystère à défaut de flots limpides
En effet, si les pêcheurs vaudois nont pas hésité
à pasticher «La Venoge» de Gilles, c'est pour
mettre en garde de létat alarmant de cette rivière
pas comme les autres. Malgré des années de hauts
cris, de médiatisation du problème et de mesures
diverses, la pollution affecte toujours gravement cette rivière
qui, comme toutes les eaux du monde, méritent un meilleur
sort.
Aussi, comme Gilles, rêvons d'une Venoge dans sa pureté
retrouvée et faisons que cette vision de poète supplante
bientôt la triste réalité.